L’homme se leva et ouvrit la porte. Il toisa son visiteur rapidement. Ce dernier portait une veste en velours brun, une écharpe multicolore et un sac à bandoulière.

     -  Ah c’est vous, je vous attendais. Il se retourna et en se dirigeant vers la cuisine, l’invita implicitement à entrer. Mais je ne comprends pas pourquoi un journaliste s’intéresse à quelqu’un comme moi.

     -  Etudiant. Je ne suis qu’étudiant en journalisme. Cette interview fait partie d’un devoir à rendre.

     -  Si vous le dîtes. Je vous sers un verre ?

     Le propriétaire des lieux disposa deux verres ronds sur la table. La couche opaque recouvrant les parois des verres trahissaient un âge avancé. L’étudiant, tout en déposant son dictaphone sur la table, tenta de deviner approximativement s’ils dataient de Pompidou ou de Giscard.

     -  On y va Monsieur Jeannol ? Et tout en appuyant sur REC. , comment êtes-vous arrivé ici ?

     -  Vous pouvez m’appeler Gaspard. Ici tout le monde m’appelle comme ça. Gaspard. Parce qu’à cause de mon travail,  tout le monde se méfie de moi comme de la peste. Et qui amène la peste, je vous le demande ? Les rats, les gaspards… Avant, quand j’étais jeune, je devais avoir votre âge à peu près, j’ai commencé à bosser pour les Parcs et Jardins en ville. Jardiner, ça me plaisait depuis tout gamin, et puis comme j’étais pas très malin à l’école, on m’a vite fait comprendre qu’il fallait que je me trouve un métier manuel. Alors j’ai fait le seul truc que je savais faire : m’occuper des fleurs, des arbustes, tondre des pelouses, enfin vous voyez le topo. Au début j’étais content, je gagnais ma vie tranquillement. Oh c’était pas le grand luxe, mais la soupe était chaude le soir et j’avais un petit chez moi. Pas de merci à devoir, pas de compte à rendre. Tranquille. Mais, rapidement, je n’ai plus supporté la ville. Le bruit, la pollution, les voisins, tout ça je n’en pouvais plus. J’étouffais. Et puis un jour, il y a quinze ans à peu près, on m’a proposé de venir ici, à la campagne. C’est calme, comme vous avez pu le voir, pas de problème de voisinage, et j’ai de quoi faire croyez moi !

     Gapsard tourna rapidement la tête et fixa un point sur la gauche de l’étudiant. Ce dernier se retourna immédiatement pour voir de quoi il retournait.

     -  Non c’est rien, reprit Gaspard en souriant. Je vois des ombres bouger, j’entends des bruits bizarres. Depuis que j’habite ici, depuis que je suis le gardien du cimetière, ça m’arrive souvent. Des esprits rôdeurs sans doute. Il s’esclaffa.

     -  Vous croyez aux revenants Monsieur Gaspard ?

     -  En voilà une bonne question. Avant je vous aurais dit que tout ça c’était des conneries, mais maintenant… Je ne veux pas vous faire peur, croyez-moi. Non je n’ai pas vu de fantôme, je me dis souvent que c’est mon imagination qui me joue des tours. Ou alors la gnôle. Gaspard partit dans un fou rire. Non, non. C’est juste qu’un cimetière c’est quand même un endroit particulier. Et puis on a tous entendu des histoires quand on était môme. Y’a même des gens qui croient à tout ce bazar et qui continuent à raconter des trucs. Comme quoi la nuit il s’en passe de bien belles ici. Moi, personnellement, je n’ai jamais rien vu. Et pourtant j’y fais toujours un tour la nuit. Surtout quand il y a du vent. Vous savez pourquoi ? L’étudiant dodelina alors de la tête. Pour faire plaisir aux gens qui croient à tout ça. Je plante des piquets et j’installe en douce des sacs plastiques et des bouteilles vides. Ça fait du bruit, on n’entend ça depuis la place du village. Si, si j’ai vérifié, vous pouvez me croire. Et puis le lendemain quand je vais acheter mon pain et mes cigarettes, je sens bien que les gens me regardent bizarrement. J’en entends même parfois qui chuchotent à mon passage. Remarquez que ça a ses avantages. Personne n’ose me chercher des noises.

     -  Les gens du village ne vous aiment pas ?

    -  Je ne sais pas s’ils me détestent plus qu’ils me craignent. Un type qui vit au milieu des morts c’est pas normal pour eux. Attention ils ne sont pas tous comme ça. Il y a aussi ceux qui viennent souvent voir leurs proches disparus. Ils ne me parlent pas beaucoup plus, par peur du jugement des autres, mais dans leur regard je sens une certaine connivence. Alors, à ce moment là, j’esquisse un sourire discret. En signe de reconnaissance. Je ne les connais pas plus que ça mais je crois qu’on forme une sorte de club. Le club de ceux qui aiment cet endroit.

    -  Il y beaucoup de gens qui viennent dans votre cimetière ?

   -  Régulièrement vous voulez dire ? Non pas beaucoup. Alors oui j’ai vu passé tout le monde ici, mais seulement pour les enterrements ou à la Toussaint. Après…Même le maire ne me serre pas la main lors des commémorations. Vous savez les gens pleurent leurs morts, ils sont frappés d’un chagrin insurmontable lorsqu’on les écoute. Et puis, finalement, ils passent à autre chose, on vient sur la tombe de Papy ou Mamie qu’à la Toussaint, et puis s’il pleut, et bien on se dit qu’on ira l’année prochaine, ou celle d’après. Et puis les jeunes ils ne restent pas ici vous savez. Ils partent pour trouver du boulot ou pour suivre leur fiancé, alors leurs aïeux morts et enterrés depuis longtemps…Mais j’ai mes quelques habitués. Ils viennent, déposent des fleurs, font un brin de causette, parfois ils embrassent même les pierres tombales. Moi je les observe de loin, ça me fait un peu rire tout ça. Mais je respecte. Je ne les dérange pas, juste je me rapproche un peu quand c’est l’heure de la fermeture, pour le faire comprendre qu’il est temps de partir. Gentiment. On n’est pas aux pièces non plus. Je ne vais pas fermer à dix-huit heures pile parce que c’est le règlement. Moi j’habite là, eux, Gaspard fit un signe en direction de la fenêtre, de toutes façons ils n’ont rien prévu après. Alors si ça fait plaisir à une dame de rester cinq minutes de plus auprès de la tombe de son mari…

     -  Est-ce que le fait de travailler ici depuis  quinze ans a changé votre rapport à la mort ?

     -  Ah ça, j’ai eu le temps d’y réfléchir. Quand on passe toute sa journée au milieu de toutes ces tombes, ça finit par vous monter au cerveau. Je me suis posé plein de questions. La vie après la mort… Et puis finalement j’ai observé tout ce qui se passe ici. Et j’ai compris que nous n’étions rien du tout. Un jour vous êtes là, et puis le lendemain, terminé. Le trou, la boîte et une grosse pierre par-dessus. Ceux qui étaient vos amis, de votre famille continuent sans vous. Personne n’est irremplaçable vous savez. Ça me rappelle le docteur Alfano. Oh, ça c’était quelqu’un Alfano. Tous les gens du village se faisaient soigner chez lui. Il a même accouché plusieurs femmes en urgence dans le coin. Non, vraiment un sacré type. Et puis un jour, pas de chance, un accident de voiture. Tué sur le coup. J’ai rarement vu autant de monde dans mon cimetière, un bel enterrement. Il y avait même des gamins qui montaient sur les tombes pour assister au spectacle. Et bien, vous savez, depuis la mort du docteur Alfano, les gens se font soigner ailleurs. Chez Despeyroux. Et c’est pas pour ça qu’ils décèdent subitement. Tant mieux d’ailleurs, ça me fait moins de boulot. Gaspard regardait à présent par la fenêtre, il fit un geste du menton. Et puis vous savez, je crois que quand c’est fini, et bien c’est fini. C’est silencieux ici, alors j’ai pas besoin de tendre l’oreille pour entendre les gens parler. Ils viennent raconter leurs journées aux morts, leur demander si ça va, tout ça. J’ai jamais entendu un macchabée répondre ni se relever pour aller boire un coup avec sa bonne femme ou son fils.

     -  Mais tout à l’heure vous me parliez d’esprits que vous voyez de temps en temps ?

    -  Imaginez qu’après votre mort, votre esprit sorte de votre corps, et que vous ayez la possibilité d’aller n’importe où. Vous resterez dans la maison du gardien du cimetière franchement ? Vous ne voudriez pas voir autre chose ? Non, non, c’est juste mon imagination qui me joue des tours. C’est tout.

    -  Vous pensez être gardien du cimetière encore longtemps ?

    -  Ma foi, pourquoi pas. Et puis quand je rencontre quelqu’un que je ne connais pas ça me permet de dire que je suis garde du corps. Ah ah ! C’est vrai quoi, je garde des corps. Ici on les protège nos morts. D’ailleurs, si on a mis des murs sur les cimetières, c’est pas pour empêcher les morts de sortir, mais bien pour préserver leur tranquillité vis-à-vis des vivants. Mais bon, voyez comment je suis bâti. Ça tient pas deux minutes le coup du gorille. Gaspard se mit à sourire.

    -  Et vous voulez vous faire enterrer ici Gaspard ?

    -  Moi ? Me faire enterrer ? Ah surement pas. Lorsque vous allez mourir on ne va pas vous ranger dans le tiroir de votre bureau ! Pour moi ce serait pareil si on me mettait dans un trou ici. Non je veux qu’on me foute au feu. De toute façon personne ne viendrait sur ma tombe. Les morts, c’est bon j’aurai assez donné, et puis les vivants… j’ai pris l’habitude de ne pas les côtoyer. Non non, comme disait l’autre, tu es né poussière et tu retourneras poussière.

 

     L’étudiant reprit son dictaphone et remercia Gaspard. Le gardien du cimetière proposa un autre verre à l’apprenti journaliste mais celui-ci le refusa poliment. Le jeune homme se leva, serra les deux pans de sa veste et inspecta du regard chaque recoin du couloir à la recherche d’une ombre mobile. Il se précipita ensuite dans sa voiture et démarra sans un regard en arrière. Gaspard referma alors la porte d’entrée, traversa sa maison et ouvrit alors la fenêtre qui donnait sur le cimetière.

     -  Vous êtes vraiment pas disciplinés. Pour une fois que j’ai un visiteur, vous ne pouvez pas vous empêcher.   Oh ne ricanez pas Monsieur Victor. C’est vous que j’entendais le plus. Continuez comme ça et je vous préviens je n’arroserai pas vos chrysanthèmes. Hein ? Quoi ? Morts de rire ? Très drôle les macchabées. Bon taisez-vous, y’a la mère Mathieu qui arrive.