L’officier de police judiciaire réajusta son siège, se racla la gorge et rapprocha le clavier de l’ordinateur vers le bord de son bureau.

- Non, prénom.

- Martin, Théo.

- Votre nom c’est Martin ou Théo ?

- Martin.

     D’un seul doigt, le policier enfonçait maladroitement  les touches pour consigner l’identité de l’homme qui lui faisait face. Celui qu’on avait amené menotté dans son bureau était vêtu d’un jean usé et d’un maillot de foot bleu. Martin avait passé douze heures en cellule d’isolement, le temps nécessaire afin qu’il retrouve son calme. A son arrivée, la veille au soir, il avait les yeux injectés de sang et n’éructait que des insultes. Désormais il était éteint, mal rasé, les yeux cernés, et se frottait mécaniquement les poignets.

- Monsieur Martin, vous avez  été interpellé hier à 21 heures, 53 avenue Jean Jaurès, alors que vous tentiez de pénétrer par effraction, et en réunion, dans un immeuble. Vous avez déclaré, au moment de votre arrestation, que vouliez faire la peau à, je cite, ce salopard de Rouge. Vous pouvez m’expliquer ?

- Ce sont eux, les Rouges, qui ont commencé. Ils nous ont manqué de respect. Vous le savez bien.

- Monsieur Martin, qu’est ce que vous avez contre les Communistes. Qu’est ce qu’ils ont encore fait ?

- Les Communistes ? Qu’est ce que vous me racontez ? Mais non moi je vous parle des Rouges. Ces enculés de Rouges. J’étais en train de regarder le match de foot avec les copains. Les Bleus jouaient contre… contre je ne sais plus qui d’ailleurs. Et puis le type est entré dans le bar. Y’en a un qui a vu qu’il portait un maillot Rouge sous son blouson. Il s’est levé pour aller trouver l’autre enfoiré de Rouge. Ah ça il ne faisait pas le malin l’autre. Mon copain a commencé par l’attraper par le col, le Rouge s’est débattu, a fait tombé le collègue par terre. On s’est tous précipité sur lui, mais ce lâche s’est tiré en courant. On l’a suivi dans la rue, et puis il est entré dans cet immeuble. On n’a pas eu le temps de le choper que la porte s’est refermée sur nous. Ils sont en train de refaire les canalisations pas très loin, on a trouvé des bouts de ferrailles et on a essayé de fracasser la porte pour aller lui faire sa fête à ce salopard de Rouge.

- Vous le connaissiez cet individu ?

- Je l’avais déjà vu traîner dans le quartier forcément, mais jamais je n’aurais imaginé que ce soit un Rouge. Tout le monde est Bleu dans le quartier.

- Et vous aviez déjà eu des problèmes avec lui ?

- Non, répondit benoîtement Martin.

- Vous êtes en train de me dire, qu’avec votre bande de potes, vous vouliez tuer un inconnu qui ne vous a jamais posé de problème.

- C’était un Rouge, un putain de Rouge. Les ennemis des Bleus

- Et donc le fait que ce soit un Rouge, c'est-à-dire qu’il ne supporte par le même club que vous est un motif suffisant pour l’assassiner ?

- Mais enfin, vous avez vu ce qu’ils ont fait ?

- Euh… très franchement, le foot ça ne m’intéresse pas plus que ça. Les Bleus, les Rouges, les Verts, les Jaunes, pour moi tout ça c’est pareil.

- Mais tout le monde ne parle plus que de ça ! Sur Internet, il y a une vidéo qui circule où on se fout de la gueule de Daniel Milton, le plus grand joueur de l’histoire des Bleus. Vous connaissez Milton quand même. L’officier de police judicaire acquiesça en opinant du chef. Ce sont les Rouges qui ont fait ça. Allez voir sur Youtube, vous verrez bien que je ne raconte pas de connerie.

     Après une rapide recherche, le policier visionnait en compagnie de Martin la vidéo incriminée. On y voyait deux hommes, l’un portant un maillot bleu, l’autre un maillot rouge. Le Rouge tournait autour du Bleu en chantonnant « Milton, Milton, t’es pas bon ! Tu peux pas battre un Rouge, alors bouge ! », et de temps en temps faisait passer un ballon entre ses jambes. Celui qui jouait le rôle de Milton, semblait complètement perdu, ne comprenant rien de ce qui se passait, et surjouait avec peu de talent une débilité profonde. A la fin de la vidéo, le faux Milton se roulait par terre en pleurant.

- Vous avez vu ce qu’ils ont fait, ces salopards de Rouge ? En touchant à notre idole, ils nous insultent tous. Et nous on devrait se laisser faire sans rien dire ? Et puis on a vu l’autre enfoiré, qui venait nous narguer dans notre quartier avec son maillot rouge.

- Vous narguer ? Le policier tournait les pages de son dossier tout en parlant. Pourtant d’après votre déclaration et celles des témoins, il était juste entré dans le bar pour acheter des cigarettes, puis votre copain est venu lui sauter à la gorge.

- Et alors ? On n’est chez nous ou pas ? C’est un quartier Bleu ici, les Rouges n’ont rien à y faire. Ils n’y connaissent rien en foot les Rouges en plus. Il n’y a qu’un seul vrai club, ce sont les Bleus !

     Le policier appela au téléphone un gardien de la paix. Ce dernier arriva rapidement dans le bureau.  D’un hochement de tête, l’officier fit comprendre à son subalterne qu’il devait évacuer Martin de son bureau. Une fois seul dans son bureau, le flic se redressa sur son fauteuil et étira ses jambes sous son bureau. Il relisait à nouveau la déposition de Théo Martin en soufflant. Il se refaisait mentalement la scène. Le Rouge qui entre dans un bar, la bande de Bleus qui lui tombe dessus, la poursuite à travers la ville, le siège de l’immeuble. Il repensait à la vidéo d’une nullité affligeante et à la réaction qu’elle a suscitée. On pouvait donc vouloir tuer quelqu’un pour laver un stupide affront fait par un autre, juste parce qu’il porte le même maillot ? L’officier en était alors persuadé : tout ça n’était plus une histoire de football mais de connerie humaine. Il savait que Martin serait sans doute déclaré coupable de tentative d’assassinat avec préméditation, et encore il avait eu la chance si l’on peut dire, de se faire arrêter de passer à l’acte. Mais le flic était avant tout persuadé que les responsables de cette situation, des hommes prêts à tuer d’autres hommes juste pour une différence culturelle, étaient ceux qui entretenaient la haine entre les Bleus et les Rouges. Il faut dire que le business était juteux, certains vivaient grassement sur le dos des supporters des Bleus et des Rouges. Et le football dans tout ça ?