SPRINGSTEEN_LIVE1975-85_5X5_site-500x500

 

     1986. J’ai 12 ans, et à cet âge là, on croit tout savoir. J’écoute NRJ du matin au soir, je suis accro au TOP 50, capable de le réciter dans l’ordre, avec un bras dans le dos et la bouche pleine. J’aurais adoré savoir le roter mais bon… Je me revois très bien dire à mes parents, dans la voiture familiale, « Stéphanie de Monaco, elle chante super bien ! ». J’aimais aussi beaucoup Mylène Farmer. Si, si, je vous jure. Et puis, j’ai rencontré Saint Pierre. Il avait un bandana en guise d’auréole et une trousseau de clé en forme de Fender Telecaster. Mais c’est bien lui qui m’a ouvert les portes du Paradis. Oh, il y avait bien eu quelques signes avant coureur, mais je me refusais à admettre l’évidence. Le rock c’est le mal non ?

     En 1986, Bruce Springsteen sort son coffret Live 1975-85 pour contrer les innombrables bootlegs qui sortent un peu partout. Les concerts du Boss sont mythiques et on se refile sous le manteau les précieuses reliques. La maison de disques fait bien son boulot, et voilà que le petit Chris demande à ses parents le coffret de 3 cassettes pour Noël. Oui des cassettes. Les plus jeunes se feront expliquer par leurs parents ce qu’étaient les cassettes. Bien évidement le coffret sera réédité en CD plus tard, mais le découpage sera une vraie hérésie. Les cassettes respectaient une logique implacable. Faces 1 et 2, les débuts de Bruce dans les petits clubs et les grandes salles. Faces 3 et 4, Bruce investit maintenant les stades. Faces 5 et 6, Springsteen est maintenant l’égal d’un Michael Jackson, et on regroupe surtout les titres de Born In The USA en ajoutant The River et Born To Run. C’est par ces faces que j’attaque ce coffret. Les chansons me parlent un peu au début, surtout War, qui longtemps restera ma chanson préférée du Boss, donc de l’Univers. Cette troisième cassette du coffret passait en boucle sur ma chaine Hi-fi, et j’essayais d’en apprendre les paroles par cœur, accompagné de mon dico d’anglais pour déchiffrer ces tables de la Loi. Petit message à l’attention des parents. Si votre enfant écoute du rock and roll, il sera moins mauvais en anglais. Et puis, sur cette cassette il y avait surtout le long speech que Bruce faisait avant The River. Et là, on n’avait pas les paroles dans le livret accompagnant le coffret. Alors au début je trouvais ça emmerdant ces 5 minutes 30 de parlote sur trois quatre notes de guitare acoustique et une nappe de synthé. Mais au fur et à mesure je commençai à me rendre compte que je connaissais toutes les intonations par cœur. J’étais presque capable de le réciter en yaourt.  Petit à petit, je captais quelques mots, comprenais quelques bribes de l’histoire et finalement la récompense était au bout du chemin : je saisissais toute l’importance de ce speech et l’émotion qui s’en dégageait. Springsteen n’est pas seulement un grand rocker, c’est avant tout un formidable raconteur d’histoires. Et celle-ci, entre un père et son fils perpétuellement en conflit, mais qui se finit superbement bien, vaut son pesant d’or. D’autant plus que s’enchaîne juste derrière l’intro soufflée à l’harmonica par Bruce lui-même. Et plus loin Born To Run, cinq minutes d’adrénaline pure. Qui n’a jamais hurlé « Woooooooow » sur cette chanson périra brûlé dans les flammes de l’Enfer. Non, sera plutôt condamné à écouter Chimène Badi sur un joli nuage blanc à côté d’un angelot asexué grattant une harpe.

     Une fois, les faces 5 et 6 digérées, c'est-à-dire au bout de quelques mois tout de même, j’entreprenais la découverte de ce coffret de façon archéologique. En m’occupant d’abord des faces 3 et 4. Hungry Heart. Le premier couplet et le refrain sont d’abord chantés par le public. C’est une tradition, je n’en savais rien, mais je prenais ça en pleine poire. La communion entre un artiste et son public. Alors évidement toutes les grandes vedettes connaissent ça, Mylène Farmer par exemple, tiens on y revient, mais dans Hungry Heart on sent, on sait que Bruce donne à son public autant qu’il reçoit. Les faces 3 et 4 sont consacrées aux chansons de Darkness of The Edge of Town et de Nebraska. On y trouve des trésors comme par exemple une très longue et poignante version de Racing In The Street, de bons rocks bien graisseux (Cadillac Ranch), un solo lancinant d’harmonica (Johnny 99).

     Et enfin, je suis passé au tout début de ce coffret. Les débuts du Boss, la montée des marches vers la gloire. Comment ai-je pu rester aussi longtemps à côté de cette version de Thunder Road ? Ladies & Gentlemen, Bruce Springsteen and the E Street Band annonce le speaker. Et Springsteen seul au piano et à l’harmonica assoit tout le monde, avec cette putain de chanson qui parle d’un type qui veut emmener Mary pour aller s’aimer ailleurs. It’s a town full of losers and I’m pulling out here to win. Et pourtant à l’époque je ne pigeais pas grand-chose à ce que j’entendais, mais la musique et la voix du Boss suffisaient à me faire comprendre que si je n’étais pas Mary, il fallait que je monte dans cette voiture. Heaven’s waiting down the tracks. Et le Paradis, le Promised Land où Springsteen m’emmènerait, c’était le pays du Rock and Roll.

    Adieux veaux, vaches, cochons, Steph de Monac’ et Mylène Farmer. Je n’étais plus un enfant, j’avais grandi (Growin’ Up), le temps était venu pour moi de suivre le Boss. Pendant des années c’est lui qui trônera au dessus de mon lit, c’est lui que je suis allé voir pour mon premier concert, la veille du brevet des collèges. C’est lui qui m’a ouvert les portes du rock and roll, et si plus tard je me suis fait happé par une horde de 5 mauvais garçons, Bruce a toujours gardé une place à part au fin fond de moi-même. Mais avec le temps, c’était plus de la tendresse que j’éprouvais pour lui que de l’admiration. Plus de 25 ans après ce Noël 1986 qui changea ma vie à tout jamais, j’ai assisté à l’un des deux concerts qu’il a donné à Bercy l’été dernier.  A minuit lorsque je suis sorti de ce concert, Bruce Springsteen n’était plus Saint Pierre mais Dieu en personne ! Pendant presque quatre heures il avait envoyé ses éclairs, ouvert la mer des ses fans, marché sur l’eau, multiplié les pains et ensorcelé les 16000 âmes damnées qui ont reçu plus qu’elles ne l’avaient jamais espéré.

     Ce mec, bien qu’incroyable humain, n’est pas un homme mais un surhomme. Au moins. Et lorsqu’à 12 ans un surhomme vous met une claque, croyez moi, vous ne pouvez qu’être marqués à vie. John Landau avait dit en sortant d’un de ses concerts qu’il avait vu le futur du rock and roll. Moi, en enlevant le cellophane de ce Live 1975-85, j’ai ressenti la même chose que Jake et Elwood Blues lorsqu’ils assistent à une messe du Révérend James Brown : j’ai vu la Lumière. Amen.